Détruire la forêt est un crime. On tue la vie, la culture, l’écosystème et notre maison commune

Abbé Justin NKUNZI, Prête de l’Archidiocèse de Bukavu et Membre de la Coordination IRI RDC SUD KIVU

La forêt est le lieu privilégié de notre bosquet initiatique. C’est un auditoire incontournable pour communier avec la nature et l’au-delà. Aller dans la forêt est comme un pèlerinage pour apprendre et grandir. Lieu pour apprendre la culture, la tradition, les jeunes y vont et en rentrent transformés. C’est là qu’on récolte les médicaments qui nous soignent, le bois pour construire nos huttes et nos ponts… C’est là qu’on cultive et récolte la nourriture. Détruire la forêt c’est détruire notre environnement, notre maison commune et s’exposer à toutes les catastrophes et même s’attirer la colère de nos ancêtres… Voilà pourquoi la situation actuelle est alarmante et exige une réflexion chorale pour prendre les décisions justes chacun à son niveau.

1. Etat de lieux et analyse du contexte

Le Sud-Kivu demeure l’une des Provinces forestières de la République démocratique du Congo, avec environ 4,4 millions d’hectares de forêts naturelles, représentait 69 % de son territoire en 2020(global Forest, 2025).  Malheureusement la Province présente aujourd’hui un taux de déforestation inquiétante.  La conciliation entre les impératifs de conservation des aires protégées, la cohésion sociale, les besoins économiques des peuples autochtones ainsi que ceux des populations riveraines constituent un défi majeur. Cela nécessite d’équilibrer entre la protection des forêts, le respect des droits des populations riveraines des aires protégés, le respecte de la législation dans le domaine, la préservation des moyens de subsistances des communautés locales, la prévention des conflits, la traçabilité des produits ligneux et l’utilisation durables des ressources naturelles exploitées.    

La déforestation accélérée au Sud-Kivu est aggravée par une vacance quasi étatique des services régaliens de l’Etat, laissant les zones forestières sans gouvernance ni contrôle face aux groupes armés et réseaux criminels exploitant les ressources. Là où les services publics devraient protéger la nature et réguler le commerce, il n’y a plus personne, créant un vide juridique et sécuritaire total. Ce manque de contrôle laisse le champ libre aux groupes armés et aux réseaux illégaux, qui pillent les ressources forestières en toute impunité. Coincées entre l’insécurité chronique et le besoin vital de survivre, les communautés locales se retrouvent totalement abandonnées à leur sort, face à un désastre écologique qu’elles subissent.

Par ailleurs, les activités minières dans les aires protégées, la forte dépendance des ménages au bois de chauffe et au charbon de bois (makala), en raison du faible accès à des sources d’énergie modernes et abordables, accentuent la pression sur les écosystèmes forestiers. Des milliers des sacs de braise inondent les marchés locaux. Certains axes dans la province sont considérés comme principales sources d’approvisionnement en produits ligneux (Kaniola, Nindja, Kalonge, Bunyakiri).

Ces facteurs et tant d’autres contribuent grandement à la perte de la couverture forestière au Sud-Kivu. Selon global forest, Entre 2002 et 2025, elle a perdu environ 300 000 hectares de forêt primaire humide, soit une diminution de 9 % de ce patrimoine forestier. En 2025, la perte annuelle de forêt naturelle était estimée à 31 000 hectares, principalement sous l’effet de l’agriculture, de la production de charbon de bois, de l’exploitation forestière et des activités minières illicites.

 Dans ce contexte, la simple révision de la loi forestière ne suffira pas. Elle doit intégrer des mécanismes spécifiques pour les zones de conflits, renforcer la lutte contre les crimes environnementaux et promouvoir une gouvernance inclusive conciliant conservation, sécurité et moyens de subsistance.

Les conséquences de la déforestation au Sud-Kivu sont considérables sur les plans environnemental et socio-économique. Selon les données de Global Forest Watch (WRI, 2025), la province a perdu environ 31 000 hectares de forêts naturelles en 2025, générant près de 20 millions de tonnes de CO. En outre, entre 2001 et 2025, les forêts du Sud-Kivu sont devenues une source nette de carbone, avec des émissions moyennes de 22 MtCOe/an contre une capacité d’absorption de 15 MtCOe/an, soit un bilan net de 7,2 MtCOe/an, traduisant une dégradation progressive de leur rôle de puits de carbone.

En outre, cette dégradation favorise également l’érosion des sols, les glissements de terrain, la perte de biodiversité, les inondations, la diminution des ressources en eau et l’insécurité alimentaire des communautés rurales qui dépendent principalement de l’agriculture, augmentation de la durée de sécheresse (5 mois) pour les dernières années dans la province du Sud-Kivu. Lors des descendes de suivi dans les Paroisses de Mwanda, Kavumu, Kalehe, Murhesa, Nyabibwe, les populations s’indignent d’une faible production liée notamment aux perturbations au prolongement de la sécheresse, les précipitions abondantes au cours de la saison B, les perturbations   travaux de champs par les crépitements des balles, ect. Certains bénéficiaires s’inquiètent se sont exclamés pendant : « les bruits de bottes ont également affecté la production agricole dans nos champs ».

2. Comment concilier les besoins énergétiques immédiats des populations avec la préservation durable des forêts dans la province du Sud-Kivu ?

Le bois-énergie est consommé en RD Congo par plus de 95% de la population qui vit principalement dans le milieu rural et ubain. Selon des études réalisées par CIRAD/PNUD, le besoin énergétique pour la ville de Bukavu, principale débouchée représenterait 55 000 tonnes par mois calcul sur base d’une moyenne de    0,213 kg/habitant/jour pour le charbon de bois et une consommation moyenne de bois de feu : 0,015 kg/habitant/jour.

Les populations rurales et urbaines ont, souvent un faible accès à des sources d’énergie modernes et dépendent fortement du charbon de bois. Cette dépendance crée une pression croissante sur les ressources naturelles, provoquant une dégradation forestière accélérée et compromettant l’équilibre écologique. La disparition des forêts entraîne non seulement des perturbations climatiques, mais aussi une fragilisation des économies locales qui reposent sur l’exploitation des ressources naturelles.

Les observations sur le terrain révèlent que la pression énergétique est constante et que la coupe anarchique des arbres se traduit par une perte irréversible de biodiversité. Les sols deviennent vulnérables à l’érosion, les cours d’eau s’assèchent et les espèces animales migrent ou disparaissent. Sur le plan social, les populations rurales voient leurs moyens de subsistance se réduire, ce qui accentue la pauvreté et les tensions communautaires. La déforestation liée au phénomène des braises n’est donc pas seulement une crise environnementale, mais aussi une crise socio-économique.

Face à cette situation, des mesures d’atténuation s’imposent. La promotion des énergies alternatives, amélioration de l’accès à l’Energie électrique (cash-power) par la réduction du prix des KWH, accélération du processus de connexion de toute la ville de Bukavu au cash power, la sur taxation de la commercialisation des charbons de bois, etc. D’autres sources alternatives pourraient être promues notamment le gaz, les briquettes écologiques, la vulgarisation des foyers améliorés, la promotion des bonnes pratiques culinaires telle que le trempage, utilisation des marmites couvertes, utilisation des pratiques agroécologiques telle que l’agroforesterie, etc. pour réduire la consommation et la dépendance au charbon de bois.

Par ailleurs, pour la résilience communautaire, d’autres pratiques telles que le reboisement communautaire, impliquant les jeunes, les femmes des différentes confessions religieuses, les associations locales et les leaders communautaires, constitue une réponse concrète à la perte de couvert forestier. De même, le renforcement de la réglementation sur l’exploitation forestière est indispensable pour limiter les coupes illégales. La sensibilisation des communautés sur les conséquences de la déforestation et l’appui économique aux ménages dans la transition vers des sources d’énergie plus propres sont également des leviers essentiels pour garantir la durabilité des actions.

Ainsi, la lutte contre la déforestation et le phénomène des braises exige une approche intégrée et collective. Il ne s’agit pas seulement de protéger l’environnement, mais aussi de préserver les moyens de subsistance des populations et de garantir un avenir durable. La mobilisation des acteurs locaux, des autorités et des partenaires internationaux est indispensable pour que les forêts, patrimoine vital de l’humanité, cessent d’être sacrifiées au profit de pratiques énergétiques non durables. Cet article se veut un plaidoyer pour une action concertée et urgente afin de sauver nos écosystèmes et assurer un équilibre entre besoins humains et préservation de la nature.

3. L’application du code forestier (Loi n° 011/2002 du 29 août 2002) dans un contexte des conflits armés : un défi majeur. Est-il possible de protéger les forêts dans les zones des conflits récurrents dans la province du Sud-Kivu ?

Depuis plus de trente ans, les conflits armés affaiblissent profondément les institutions publiques au Sud-Kivu. L’autorité de l’État demeure limitée dans plusieurs territoires où les groupes armés contrôlent l’accès aux ressources naturelles. Dans ces espaces, les dispositions du Code forestier deviennent difficilement applicables faute de présence administrative, de sécurité et de capacités de contrôle. L’application classique de la police forestière demeure insuffisante dans les territoires où l’État est absent. Une approche graduelle et multidimensionnelle apparaît plus réaliste. Elle pourrait s’appuyer sur : les comités et associations à base communautaire de développement, les autorités coutumières et religieuses ; les organisations de la société civile ; les réseaux communautaires d’alerte précoce ; les technologies de télédétection (satellites, drones, GPS) permettant de documenter les destructions même en zones inaccessibles.

A cet effet, les populations pourraient soutenus à développer des stratégies appropriées en se basant au contexte local. C’est notamment la surveillance communautaire des forêts ; accords locaux de conservation entre communautés et autorités ; renforcement des concessions forestières communautaires ; intégration de la protection de l’environnement dans les programmes DDR (Désarmement, Démobilisation et Réintégration) ; renforcer la coopération entre ICCN, autorités provinciales, justice militaire, MONUSCO (ou les futurs mécanismes de stabilisation) et partenaires internationaux ; accroître les mécanismes de financement des initiatives locales de restauration des paysages forestiers, un documentation rigoureuses des crimes environnementaux,  ect.

Par ailleurs, l’impunité pour les responsables des groupes armés demeure l’un des principaux moyens de dégradation des nos forêts.  Le Rapport Mapping des Nations Unies (2010) documente principalement les violations graves des droits humains commises entre 1993 et 2003. Bien qu’il ne soit pas centré sur les crimes environnementaux, il met en évidence le rôle central des ressources naturelles dans le financement des conflits armés. Les faits documentés démontrent notamment : le pillage systématique des ressources naturelles ; le financement des groupes armés par l’exploitation illicite des ressources ; la faiblesse chronique de la gouvernance publique ; l’impunité persistante pour les auteurs des crimes et autres abus environnementaux.

Ces constats renforcent aujourd’hui la nécessité d’intégrer la criminalité environnementale dans les mécanismes de justice transitionnelle, de réparation et de lutte contre les réseaux économiques alimentant les conflits. La création de chambres spécialisées en matière environnementale ou de pôles judiciaires spécialisés renforcerait l’effectivité des poursuites.

4. Comment capitaliser les défis à l’effectivité du code forestier de la RDC de 2002, dans les consultations et démarches pour sa révision en cours 24 ans après ?

L’effectivité du Code forestier de la RDC demeure confrontée à plusieurs défis majeurs qui devraient être pris en compte dans le cadre de sa révision. Il s’agit notamment de la faible application des dispositions légales en raison du manque de moyens de contrôle, de la persistance de l’exploitation illégale des ressources forestières, de l’insuffisance de certains textes d’application, de la gouvernance encore perfectible des concessions forestières, ainsi que de la sécurisation insuffisante des droits des communautés locales et des peuples autochtones.

À ces défis s’ajoutent la nécessité d’intégrer les nouveaux mécanismes de financement climatique (REDD+, marchés du carbone et paiements pour services environnementaux), de renforcer la lutte contre la déforestation et la production non durable de bois-énergie, d’améliorer la coordination entre les institutions concernées, de garantir un partage équitable des bénéfices issus des ressources forestières et d’aligner la législation nationale sur les engagements internationaux de la RDC en matière de gestion durable des forêts, de biodiversité et de lutte contre le changement climatique.

 La révision annoncée de la législation forestière constitue une opportunité historique d’adapter le droit aux réalités des provinces affectées par les conflits. Une loi moderne doit reconnaître que la protection des forêts est également une question de paix, de sécurité et de gouvernance.

 Les consultations nationales pourraient proposer plusieurs innovations majeures : notamment  l’introduction  d’un chapitre spécifique sur la gestion des forêts en zones de conflits et de post-conflit ; renforcer les obligations de traçabilité du bois et du charbon de bois grâce aux outils numériques ; créer un Système national de documentation des crimes environnementaux alimenté par les administrations, les organisations de la société civile et les communautés locales ;  intégrer explicitement les crimes environnementaux dans les mécanismes nationaux de justice transitionnelle, obliger les entreprises achetant  les bois en provenance de l’Est de la RDC, de démontrer  la légalité de leurs chaînes d’approvisionnement afin de réduire les marchés alimentant les groupes armés, envisager des sanctions financières proportionnelles aux dommages écologiques ; la confiscation des profits issus de l’exploitation illégale ; la responsabilité pénale des réseaux de financement et des acheteurs ; des mécanismes de réparation écologique fondés sur le principe pollueur-payeur, une collaboration  avec les services ayant en charge pour financer les facilités d’accès aux énergies renouvelables pour les populations locales, l’éxonération des matériaux de construction pouvant réduire l’utilisation des produits ligneux dans les constructions e autres services, etc.

La révision de la loi forestière représente une occasion unique de dépasser une approche exclusivement répressive pour construire une gouvernance forestière adaptée aux réalités du Sud-Kivu. Dans un contexte où la déforestation est alimentée par la pauvreté, les conflits armés et la faiblesse institutionnelle, la nouvelle législation devra articuler protection de la biodiversité, sécurité, justice et développement local. Une telle réforme contribuerait non seulement à préserver les écosystèmes exceptionnels de la RDC, mais également à réduire les facteurs économiques qui entretiennent durablement les conflits armés.

L’expérience montre que la conservation ne peut réussir durablement sans alternatives économiques. Les programmes de moyens de subsistance, l’agroforesterie, les plantations communautaires de bois-énergie, les foyers améliorés et les paiements pour services environnementaux réduisent progressivement la dépendance des populations envers l’exploitation illégale. De même, des efforts pour connecter toute la population en particulier dans les centres commerciaux et urbains doivent être accélérés et réduire le prix d’achat du KWH pour l’énergie de consommation domestique pour favoriser l’accès aux ménages pauvres. Des approches intégrées devraient également être mis en place pour la résolution des conflits entre les fermiers, les populations vivant autours du PNKB, les appuis humanitaires pour aider les communautés à développer des stratégies de résilience face aux impacts du changement climatique, des études sur le circuit de commercialisation des produits ligneux dans la sous-région.

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